LOS ANGELES — Il y a exactement 57 ans, le 29 octobre 1969, deux ordinateurs réussissaient à communiquer à distance pour la première fois sur un réseau expérimental appelé ARPANET. Le message transmis ne comptait que deux lettres : « LO ». À l’époque, personne n’aurait pu imaginer que cette expérience allait contribuer à une révolution technologique et sociale sans précédent. Aujourd’hui, à l’occasion de la Journée internationale d’Internet, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) revient sur cet événement historique, alors que plus de 6,3 milliards d’êtres humains utilisent désormais Internet.
29 octobre 1969 : deux lettres qui allaient changer le monde
Tout commence dans un laboratoire de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), le 29 octobre 1969, vers 22 h 30. Le jeune programmeur Charley Kline tente d’établir une connexion avec un ordinateur du Stanford Research Institute, situé à plusieurs centaines de kilomètres, dans le nord de la Californie. À l’autre bout de la ligne, Bill Duvall attend de recevoir une commande permettant d’ouvrir une session à distance. Les deux hommes communiquent également par téléphone pour vérifier le déroulement de l’expérience.
Le programmeur doit transmettre la commande « LOGIN », mais le système tombe en panne après les deux premières lettres. Le « L » est reçu, puis le « O », avant que la transmission soit interrompue au moment de l’envoi du « G ». L’expérience est donc un échec partiel, mais ces deux caractères constituent le premier message transmis entre deux ordinateurs hôtes sur ARPANET. Le problème technique sera corrigé et la connexion pourra être établie.
Leonard Kleinrock, professeur à UCLA et l’un des principaux pionniers des réseaux informatiques, racontera cette expérience dans un témoignage publié par l’ICANN en 2019. Il soulignera notamment l’ironie de voir le premier échange d’un réseau appelé à transformer les télécommunications nécessiter une conversation téléphonique traditionnelle. Cette expérience ne représentait pourtant que le commencement d’une aventure scientifique qui allait bouleverser le monde.
ARPANET : un projet américain à l’origine d’Internet
Contrairement à une idée répandue, Internet n’est pas apparu spontanément dans les années 1990 avec les ordinateurs personnels. Ses origines remontent aux années 1960, alors que les États-Unis investissent massivement dans la recherche informatique, notamment par l’intermédiaire de l’Advanced Research Projects Agency (ARPA), une agence relevant du département américain de la Défense. L’objectif est de permettre à des ordinateurs situés dans différents établissements de recherche de partager des ressources et de communiquer efficacement.
L’une des grandes innovations de cette époque est la commutation de paquets, qui consiste à diviser les informations en petites unités pouvant circuler sur un réseau avant d’être réassemblées à destination. Cette méthode permet de mieux utiliser les infrastructures de communication et constitue encore aujourd’hui l’un des principes fondamentaux d’Internet. Les travaux de chercheurs comme Leonard Kleinrock, Paul Baran et Donald Davies contribueront à son développement, tandis que Larry Roberts jouera un rôle déterminant dans la réalisation d’ARPANET.
À la fin de 1969, quatre établissements américains sont raccordés au réseau expérimental : UCLA, le Stanford Research Institute, l’Université de Californie à Santa Barbara et l’Université de l’Utah. Le réseau demeure alors réservé à un nombre très limité de chercheurs et d’institutions. Il ne permet évidemment pas de consulter des sites Web, de regarder des vidéos ou de communiquer sur les réseaux sociaux. Ces usages appartiennent encore à un avenir lointain.
Des premiers courriels à la naissance de l’Internet moderne
Le développement du réseau s’accélère au cours des années 1970 et plusieurs innovations vont progressivement transformer son utilisation. En 1971, l’ingénieur Ray Tomlinson développe un système permettant d’échanger des messages électroniques entre ordinateurs reliés au réseau. Il contribue également à populariser l’utilisation du symbole @ pour séparer le nom d’un utilisateur de celui de son ordinateur de destination. Le courrier électronique devient rapidement l’une des applications les plus importantes d’ARPANET.
Une autre étape fondamentale survient avec les travaux de Vinton Cerf et Robert Kahn sur les protocoles de communication TCP/IP. Ceux-ci permettent à différents réseaux informatiques de communiquer entre eux, même lorsqu’ils utilisent des infrastructures distinctes. Le 1er janvier 1983, ARPANET adopte officiellement TCP/IP, une date souvent considérée comme un autre moment fondateur de l’Internet moderne. C’est notamment cette capacité de relier plusieurs réseaux qui explique le terme Internet, littéralement un réseau de réseaux.
Durant les années 1980, les universités, les centres de recherche et les organismes scientifiques multiplient les connexions. Aux États-Unis, le développement de NSFNET, soutenu par la National Science Foundation, favorise l’expansion des communications informatiques dans le milieu universitaire. Internet prend progressivement une dimension internationale, bien avant son adoption par le grand public.
Internet et le Web : deux inventions différentes
Une distinction historique importante mérite d’être rappelée : Internet et le World Wide Web ne sont pas synonymes. Internet désigne l’infrastructure mondiale permettant aux réseaux et aux appareils de communiquer, tandis que le Web est un système de pages et de documents reliés par des hyperliens et accessibles grâce à cette infrastructure. Autrement dit, le Web utilise Internet, mais Internet existait bien avant les premiers sites Web.
C’est en 1989 que le scientifique britannique Tim Berners-Lee propose le World Wide Web au Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN), en Suisse. Son objectif initial est de faciliter le partage de documents entre les chercheurs travaillant dans différents établissements scientifiques. Le premier site Web sera ensuite créé au CERN, avant que cette technologie ne commence à se diffuser à l’extérieur du monde scientifique.
Le 30 avril 1993 marque une autre date déterminante lorsque le CERN rend les logiciels du World Wide Web accessibles au domaine public. Cette décision favorise leur adoption à grande échelle, sans qu’une entreprise puisse s’approprier exclusivement cette technologie. L’arrivée des navigateurs graphiques, puis l’expansion des fournisseurs d’accès commerciaux, vont contribuer à faire entrer Internet dans les foyers au cours des années 1990. En quelques années, un outil essentiellement scientifique devient un nouveau moyen de communication accessible à une population grandissante.
Le Québec participe lui aussi à cette révolution
Le Québec possède également sa propre histoire dans le développement d’Internet. En 1989, soit vingt ans après la première transmission sur ARPANET, les principales universités québécoises et le Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM) collaborent à la création du Réseau interordinateurs scientifique québécois (RISQ). Cette initiative permet de mettre en place le premier réseau Internet autonome consacré à l’enseignement et à la recherche au Québec.
Le RISQ contribue ensuite au développement des infrastructures numériques et à l’établissement de connexions avec d’autres réseaux canadiens et internationaux. Il deviendra un acteur important dans l’arrivée des premiers fournisseurs commerciaux d’Internet au Québec. Aujourd’hui encore, l’organisme joue un rôle dans la connectivité des établissements d’enseignement supérieur et des centres de recherche de la province.
Au Canada, l’identité numérique nationale se développe également avec l’apparition du domaine .ca. Le premier nom de domaine canadien, upei.ca, est enregistré le 12 janvier 1988 par l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. En 2000, l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet (CIRA) prend officiellement en charge la gestion du registre .ca.
L’ICANN : l’organisation qui contribue à faire fonctionner Internet
Fondée en 1998, l’ICANN est une organisation internationale à but non lucratif dont le siège se trouve à Los Angeles. Elle joue un rôle essentiel dans la coordination des identifiants uniques utilisés sur Internet, notamment les noms de domaine et les adresses IP. Même si son travail demeure largement invisible pour les internautes, il contribue au fonctionnement d’un réseau mondial où les appareils doivent pouvoir retrouver les bonnes destinations.
Lorsqu’une personne écrit une adresse comme « google.com » ou « radio-canada.ca » dans son navigateur, un mécanisme appelé Domain Name System (DNS) permet de retrouver les informations nécessaires pour joindre le service demandé. Ce système agit un peu comme un immense répertoire téléphonique numérique, en associant les noms compréhensibles par les humains aux adresses utilisées pour les communications informatiques. L’ICANN contribue à la coordination internationale de ce système, afin que les noms et les identifiants demeurent cohérents d’un réseau à l’autre.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’ICANN ne dirige pas Internet et ne décide pas du contenu qui peut y être publié. Elle ne contrôle ni les réseaux sociaux, ni les moteurs de recherche, ni les activités quotidiennes des internautes. Son fonctionnement repose sur un modèle de gouvernance multipartite réunissant notamment des experts techniques, des entreprises, des gouvernements, des organisations de la société civile et des représentants des utilisateurs.
Les noms de domaine continuent de se multiplier
L’évolution d’Internet s’accompagne également d’une transformation de son système d’adresses. Pendant longtemps, les extensions comme .com, .org et .net ont dominé le paysage numérique. Depuis, de nouvelles possibilités sont apparues, notamment des extensions commerciales, communautaires, géographiques et linguistiques.
Le Québec possède d’ailleurs sa propre extension, .quebec, intégrée au système mondial des noms de domaine en 2014. Celle-ci permet aux organisations, aux entreprises et aux particuliers de mettre en valeur leur appartenance géographique ou culturelle. Il s’agit d’un exemple concret de la diversification des identités numériques rendue possible par l’élargissement du système.
En 2012, l’ICANN avait lancé un important programme visant à autoriser de nouvelles extensions de domaines. Plus de 1 200 nouvelles extensions génériques ont depuis été ajoutées au système, y compris des noms utilisant différents alphabets. Cette évolution permet notamment à des communautés linguistiques de disposer de noms de domaine mieux adaptés à leurs langues.
Le phénomène se poursuit en 2026 avec un nouveau programme de candidatures. Selon les données rendues publiques par l’ICANN le 7 octobre dernier, pas moins de 1 615 demandes ont été déposées, dont 333 concernant des marques et 21 des noms de domaine internationalisés. Ces candidatures doivent encore passer par différents processus d’évaluation avant que les nouvelles extensions puissent éventuellement être autorisées.
En 2026, plus de 6,3 milliards de personnes utilisent Internet
Cinquante-sept ans après les premiers échanges sur ARPANET, Internet a atteint des proportions que ses concepteurs auraient difficilement pu imaginer. Selon les plus récentes estimations de l’Union internationale des télécommunications (UIT), publiées en octobre 2026, environ 6,3 milliards de personnes utilisent Internet, soit 76 % de la population mondiale. En 2020, cette proportion se situait autour de 60 %.
Internet est devenu indispensable dans une multitude de domaines, allant du commerce à l’éducation, en passant par les services bancaires, la santé, les communications et le travail. Il permet également à des milliards d’individus d’accéder instantanément à des connaissances et à des informations qui auraient autrefois nécessité des déplacements considérables. Pour les entreprises, les institutions publiques et les médias, il constitue désormais une infrastructure fondamentale.
Cette expansion ne signifie toutefois pas que la planète entière bénéficie des mêmes possibilités de connexion. Toujours selon l’UIT, environ deux milliards d’êtres humains demeurent privés d’accès à Internet en 2026. Dans les pays à revenu élevé, 93 % de la population utilise le réseau, contre seulement 32 % dans les pays à faible revenu.
Les inégalités touchent aussi la qualité des connexions, leur coût et les compétences nécessaires pour utiliser efficacement les technologies numériques. En Afrique, seulement 42 % de la population utilise Internet, alors que cette proportion est beaucoup plus élevée en Europe et dans les Amériques. La fracture numérique demeure ainsi l’un des grands défis du développement technologique mondial.
Un réseau devenu incontournable, mais confronté à de nouveaux défis
Si les pionniers d’ARPANET cherchaient avant tout à faciliter les communications entre chercheurs, les enjeux contemporains dépassent largement la technique. Les cyberattaques, les fraudes numériques, la désinformation, la protection des renseignements personnels et la montée de l’intelligence artificielle soulèvent désormais des questions importantes. À cela s’ajoutent les débats entourant la censure, la souveraineté numérique et l’influence croissante des grandes entreprises technologiques.
L’une des grandes préoccupations concerne également le maintien d’un Internet mondial interopérable, dans lequel les utilisateurs peuvent communiquer malgré les frontières et les différences entre les réseaux. L’existence d’infrastructures et de normes communes constitue une condition essentielle à cette interconnexion. C’est notamment sur cet aspect que l’ICANN insiste à l’occasion de cette 57e commémoration.
Il existe finalement quelque chose d’assez fascinant dans cette histoire. En 1969, une simple tentative de connexion entre deux ordinateurs américains échouait après la transmission de deux lettres. En 2026, cette technologie est devenue l’une des infrastructures les plus importantes de la civilisation contemporaine, au point qu’il est désormais difficile d’imaginer une société moderne capable de fonctionner longtemps sans elle. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, après 57 ans d’évolution, Internet est encore loin d’avoir terminé sa transformation.
Sources :
- ICANN — Journée internationale d’Internet, communiqué du 29 octobre 2026
- ICANN — La transmission du premier message, témoignage de Leonard Kleinrock
- Internet Society — A Brief History of the Internet
- CERN — The Birth of the Web
- CRIM — L’arrivée d’Internet au Québec
- RISQ — Histoire du réseau québécois
- CIRA — Histoire de l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet
- ICANN — Quel est le rôle de l’ICANN ?
- ICANN — Nouvelles extensions de domaines : demandes de 2026
- Union internationale des télécommunications — Facts and Figures 2026

