Budget Carney : le « Maîtres chez nous » fait réagir Québec solidaire

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QUÉBEC — Québec solidaire dénonce la reprise de « Maîtres chez nous » pour désigner le prochain budget fédéral. Pour son porte-parole, Sol Zanetti, le gouvernement de Mark Carney détourne une formule indissociable de la nationalisation de l’électricité et de l’affirmation économique du Québec. La controverse fait ressortir l’écart entre le projet québécois de 1962 et le discours actuel d’autonomie économique canadienne.

Une récupération dénoncée par Québec solidaire

Dans un communiqué diffusé le 29 octobre, Sol Zanetti reproche à Ottawa de reprendre un symbole québécois tout en poursuivant des politiques qu’il juge contraires à son sens d’origine. « C’est franchement insultant de détourner ainsi un slogan propre au Québec », affirme-t-il. Le porte-parole accuse le gouvernement Carney de favoriser les pipelines et la vente des ressources sans accorder suffisamment de considération aux communautés concernées, aux droits ancestraux des peuples autochtones et à l’environnement.

Sa critique vise notamment le projet de loi C-39, dont le titre abrégé est Loi visant à bâtir un Canada fort. Le texte propose entre autres un délai d’un an pour certaines décisions concernant les pipelines, après réception des renseignements et des études requis, ainsi que des changements aux évaluations d’impact. Au 30 octobre, C-39 demeure à l’étude en comité à la Chambre des communes et n’a pas encore reçu la sanction royale.

Le slogan d’une bataille économique québécoise

« Maîtres chez nous » est surtout associé à la campagne électorale québécoise de 1962, en pleine Révolution tranquille. Le gouvernement libéral de Jean Lesage fait alors de la nationalisation des compagnies privées d’électricité l’enjeu central de son retour devant les électeurs. René Lévesque, ministre des Richesses naturelles, est l’un des principaux artisans du projet et parcourt le Québec pour en défendre les avantages.

Hydro-Québec existe déjà depuis 1944, après la nationalisation de la Montreal Light, Heat and Power sous le gouvernement d’Adélard Godbout. Le projet défendu par Lesage et Lévesque constitue donc une seconde grande étape, destinée à regrouper les principaux distributeurs privés sous l’autorité de la société d’État. Le slogan donne une portée nationale à cette opération : le Québec doit disposer des moyens de prendre en charge une partie déterminante de son économie.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK / FRANÇOIS-PHILIPPE CHAMPAGNE

Un mandat populaire pour nationaliser

La décision de retourner en élection est annoncée le 19 septembre 1962. Au scrutin du 14 novembre, les libéraux sont reconduits au pouvoir avec 63 députés et 56 % des voix, contre 31 députés pour l’Union nationale. Le gouvernement obtient ainsi le mandat politique nécessaire pour poursuivre son projet de nationalisation.

Le 1er mai 1963, Hydro-Québec prend le contrôle de onze compagnies privées d’électricité. Le regroupement doit notamment permettre de mieux coordonner le développement du réseau et de réduire les écarts de tarifs entre les régions. Au-delà de la réorganisation du secteur, le projet porte l’ambition de donner aux francophones une plus grande place dans la direction et le développement de leur économie.

Un héritage qui dépasse le mouvement souverainiste

Il faut toutefois replacer ce slogan dans son contexte : le gouvernement Lesage est fédéraliste. L’élection de 1962 porte sur la nationalisation de l’électricité et l’émancipation économique du Québec, sans proposer son indépendance politique. René Lévesque quittera le Parti libéral en 1967, avant de participer à la fondation du Parti québécois en 1968.

L’association de « Maîtres chez nous » au nationalisme québécois précède donc son appropriation par les différentes familles souverainistes. En 1962, l’affirmation nationale passe par le renforcement de l’État québécois et par la propriété publique d’un secteur stratégique. C’est cet ancrage historique que Québec solidaire invoque aujourd’hui pour contester l’utilisation de la formule par Ottawa.

Le même slogan, un autre « nous »

La reprise fédérale change d’abord l’échelle du message. Le « nous » de la campagne de Lesage désignait la collectivité québécoise, appelée à prendre davantage de pouvoir sur son économie. Appliquée à un budget fédéral, la formule renvoie désormais à l’autonomie du Canada, ce qui déplace vers l’ensemble canadien un symbole associé à l’affirmation du Québec.

Le désaccord porte également sur les moyens d’exercer ce contrôle. En 1962, le projet consistait à transférer des entreprises privées dans le giron d’une société d’État québécoise. Sol Zanetti estime que les orientations du gouvernement Carney favorisent plutôt l’exploitation des ressources et les intérêts des entreprises, d’où son accusation de détourner le sens du slogan.

Ottawa met de l’avant l’indépendance économique canadienne

Dans son annonce du dépôt du budget, publiée le 20 octobre, le ministère des Finances présente l’indépendance et la résilience de l’économie canadienne comme des objectifs du gouvernement. Il met notamment l’accent sur l’investissement des entreprises, les grands projets d’intérêt national et le renforcement de la sécurité économique du pays. Le budget doit être déposé le 5 novembre prochain par le ministre des Finances et du Revenu national, François-Philippe Champagne. La réaction de Québec solidaire intervient donc avant la présentation du document complet, sur le choix d’un titre et l’héritage politique qu’Ottawa lui fait porter.

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